dimanche 13 septembre 2009

Biographie de Serge Prévot

SERGE PREVOT

Serge Prévot réalise des recherches dans le cadre d'une thèse, sous la direction de Béatrice Giblin à l'Institut Français de Géopolitique et dont le sujet est "Les Enjeux géopolitiques du développement du Kazakhstan sur la scène internationale"

Chercheur en géopolitique et ingénieur Arts & Métiers, Serge Prévot a commencé sa carrière dans la construction où il a participé à la plupart des grands chantiers de Paris dont le Stade de France en 1998. Il a passé la seconde partie de sa carrière dans l'industrie au sein de groupe industriels internationaux, au particulier Arcelor. Il est ainsi devenu un specialiste du management des organisations industrielles.

Sa connaissance du Kazakhstan ne se limite pas à un savoir littéraire et académique. Son épouse est Kazakhstanaise et leur premier enfant est né dans ce pays. Il retourne régulièrement dans le pays des steppes où il conserve des liens familiaux, amicaux et professionnels très étroits.
Début 2008, il créé Eurokaz, association conçue pour favoriser les relations entre la France et le Kazakhstan et diffuser dans le monde francophone, des informations actualisées sur le Kazakhstan d'hier et d'aujourd'hui.

Publications en rapport avec le Kazakhstan

Interventions en rapport avec le Kazakhstan

  • Table ronde à l'Assemblée Nationale le 10 décembre 2008
    "le modèle kazakh de concorde interethnique et interconfessionnelle"
  • Emission "Eglise du monde" sur le Kazakhstan
    présentée par David Milliat sur KTO et diffusée le 15 septembre 2009

dimanche 15 février 2009

La petite (renaissance de la) mer d'Aral


Le Kazakhstan est un pays enclavé, privé d'accès direct aux eaux internationales des océans et grandes mers. Il est cependant bordé de deux mers intérieures parmi les plus grandes du monde, les mers Caspienne et d'Aral.


Cette dernière est touchée par un problème environnemental majeur dont le traitement n'est pas simple, à la fois parce qu'elle est au centre d'enjeux géopolitiques et économiques de premier ordre et parce que le problème rencontré n'est pas des moindres puisqu’il est question de sa disparition...

L'éclatement de l'URSS a donné lieu à une prise de conscience mondiale des catastrophes écologiques laissées au Kazakhstan, en héritage de soixante-dix années de gestion soviétique. Aussi, peu de temps après son indépendance en 1991, le Kazakhstan a recherché le soutien des grands organismes internationaux et le concours de ses voisins impliqués dans la gestion du bassin versant de l'Aral, afin de trouver les solutions qui permettent de rétablir les milieux naturels les plus atteints au plus près de leur état premier, soit celui précédant les années 1950.


Les conséquences d’une gestion aléatoire des ressources

Dès les années 1950, les autorités centrales soviétiques ont lancé un vaste plan de développement agricole du Kazakhstan afin d’approvisionner en produits de base alimentaires et en coton son marché intérieur. Les terres bordant l'Amou Daria en Ouzbékistan et le Syr Daria au Kazakhstan ont fait l'objet de grands travaux d'irrigation destinés au développement des très «aquavores» cultures de coton et de riz. Ce dernier plan a très fortement affecté la mer d'Aral, dont la baisse du niveau a pu être constatée dès 1960, soit quatre ans à peine après le vote du plan. L'Aral, dont le niveau était initialement établi à 53 mètres, s'est progressivement vidé jusqu'à atteindre son plus bas niveau en 2001, à 30 mètres. Sa surface initiale était alors amputée des deux tiers et la salinité de l'eau multipliée par cinq, à 35g/litre. Les habitants du Port d'Aralsk situé au nord de la mer, ont vu celle-ci reculer de plus de 150 km, disparaître 28 des 30 espèces de poissons et avec elles, la plus importante source de revenus pour la région.

Des changements climatiques sont apparus localement, avec des étés plus secs et des hivers plus doux. La pollution par les phosphates des cultures de coton a rendu l'eau douce de leurs puits impropre à sa consommation et favorisé le développement de maladies. Aux abords de l’Aral, la population est en particulier sévèrement touchée par des cancers. A la catastrophe écologique s'est ajoutée une catastrophe humaine.


L’acharnement kazakh ne paye pas…

La prise de conscience d'un danger pour l'Aral s'est développée dès 1969. Des scientifiques se sont alors penchés sur ce phénomène et ont cherché des solutions pour l'endiguer. Mais parallèlement, le plan d'irrigation s'est développé tel un rouleau compresseur et le point de non retour a certainement été franchi en novembre 1975, au moment où les eaux de l'Amou-Daria ont été détournées massivement à destination des nouvelles zones irriguées pour la culture du coton en Ouzbékistan. Malheureusement, aucune action concrète n'est entreprise et, en 1989, le niveau des eaux continuant son inexorable chute, la mer d'Aral est séparée en deux parties par une lagune. On parle pour la première fois de désastre écologique.

L'indépendance a créé pour le pays une opportunité de prendre le destin de l’Aral en main. L'opinion mondiale a été alertée, donnant lieu à la mobilisation de l'Unesco, de la Banque mondiale et des Nations-Unies pour organiser une conférence réunissant une centaine de scientifiques. En 1993, est fondé l'International Fund for Aral Sea (IFAS), regroupant les pays d'Asie centrale impliqués dans la gestion des eaux du bassin versant de l'Aral. Il a constitué un réel levier de progrès vers un rétablissement de l'Aral, ne fut-il que partiel.

Par chance, le relief du bassin de l’Aral permet d'envisager un sauvetage de la partie Nord de la mer (appelée Petite Aral par opposition à la Grande Aral au sud). En 1995, le Kazakhstan obtient de ses partenaires de l’IFAS la permission de réaliser sur son territoire une digue entre la Petite mer d'Aral au Nord et la Grande mer d'Aral au Sud.

Les autorités kazakhstanaises se sont attelées à cette tache sans aides financières extérieures et ont réussi à finir une digue contenant les eaux du Nord alimentées par le Syr-Daria en 1996. Le niveau a crû rapidement de 3 mètres. Malheureusement cette digue céda en 1999 lors d’une tempête, brisant tous les efforts des Kazakhstanais.


… mais aboutit à un projet solide

Il devint alors évident que seul un projet global pouvait permettre de contenir durablement les eaux de la Petite Aral. Ce projet est très conséquent car il ne peut pas se limiter à la seule construction du barrage séparant la Petite et la Grande Aral. Il comporte également un volet de réhabilitation du cours du Syr-Daria. L’opération a un coût total estimé à environ 300 millions de dollars.

La première phase a démarré en 2001. En plus de construire un ouvrage en béton de 13 km de long permettant de contenir durablement les eaux de la Petite Aral, cette phase a permis de réhabiliter des berges et des digues du Syr-Daria ainsi que deux ouvrages hydrauliques de régulation de son débit (Aklak et Aytek) aux profits de la mer d'Aral ainsi que des zones de cultures irriguées.

Pour cette phase, la Banque mondiale a consenti un prêt de 65 millions de dollars, auxquels s’ajoutent 21 millions de dollars des autorités kazakhes. Ces travaux sont terminés et montrent déjà leurs vertus. Les eaux de la partie Nord de la mer d'Aral sont montées de 12 m (à 42 m). Sa surface a augmentée de 30%. La salinité est redescendue à un niveau acceptable pour la réintroduction de la plupart des espèces de poissons disparues. La pêche se développe à nouveau dans ce secteur et on assiste à un renouveau climatique avec un effet de rosée et des pluies plus fréquentes, permettant localement une meilleure production agricole.

La seconde phase vient de démarrer. Elle a pour objectif principal de permettre au port d'Aralsk de redevenir actif, ce qui n'est pas encore le cas aujourd'hui car, malgré les travaux de la première phase, la Petite Aral reste éloignée d'une vingtaine de kilomètres. Il est prévu dans cette phase de détourner plus au nord une partie des eaux du Syr-Daria par un canal débouchant dans le bassin d'Aralsk. Ces nouvelles eaux seront alors retenues par un second barrage déversant dans la Petite Aral.

Les efforts consentis pour sauver la partie Nord de la mer d'Aral ont favorisé le retour de la vie dans cette zone. La population reprend peu à peu ses activités traditionnelles de pêche et de cultures.


A l'Ouzbékistan de jouer

La Grande d'Aral est partagée entre l'Ouzbékistan et le Kazakhstan. Elle est alimentée par l'Amou-Daria qui prend sa source en Afghanistan et traverse le Turkménistan puis l'Ouzbékistan. Son bilan volumétrique est fortement déficitaire, c'est-à-dire qu'il y a plus d'eau qui s'évapore à sa surface qu'il n'en arrive de l'Amou-Daria. Pour espérer voir revivre la Grande Aral un jour, il faudrait multiplier par cinq le débit actuel de l’Amou Daria. En plus d’une réhabilitation complète des zones irriguées qui affichent des pertes par fuites de l’ordre de 30 à 50% des eaux prélevées, seule une diminution radicale des surfaces de cultures irriguées de coton permettrait d’arriver à un tel résultat. Seulement, l’Ouzbékistan ne peut s’y résoudre sans risquer des conséquences lourdes sur le terrain économique et social, car une partie significative de sa richesse est issue de ce secteur d’activité. Si le sauvetage de la Petite Aral semble acquis, la fatalité de la mort de la Grande Aral pèse de plus en plus sur les épaules de l’Ouzbékistan.


Sources principales

- «Comment revit la mer d’Aral ?», Conférence organisée par Marston Nicholson, Hôtel Crillon, 18 décembre 2008.

- « La disparition de la mer d’Aral : une catastrophe écologique causée par l’homme », La Documentation française, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/heritage-sovietique/mer-aral.shtml

- Philippe Rekacewicz et Salif Diop, «Gestion de l’eau: entre conflits et coopération», 14 janvier 2008, http://blog.mondediplo.net/2008-01-14-Gestion-de-l-eau-entre-conflits-et-cooperation


Signalé par la rédaction :

- René Lettole, La mer d’Aral, L’Harmattan, Paris, 2009, 318 p.


Par Serge PREVOT, le 15/02/2009 sur http://www.regard-est.com/


mardi 1 avril 2008

L’influence turque faiblit en Asie centrale

La dissolution de l'Union soviétique a fait vaciller les équilibres régionaux du début des années 1990 et a conduit les Etats d'Asie centrale turcophones à se mettre en quête de nouveaux partenariats. Dénués d'expérience dans les relations diplomatiques, ils ont trouvé en la Turquie un partenaire accessible, prêt à les aider à ouvrir les portes de la coopération internationale et à guider leurs premiers pas dans l'économie de marché.

Si, au début des années 1990, certains observateurs internationaux pensaient que seule l’idée d’accrocher les Etats d’Asie centrale à la Turquie devait permettre d’assurer la stabilité de cette région du globe, on constate cependant que cette stabilité existe, mais sans la Turquie. Cette dernière a-t-elle encore les moyens de s’imposer en leader naturel dans cette région?
Les années 1990: une diplomatie turque innovante en Asie centrale
Les pays d'Asie centrale partagent avec la Turquie une histoire et une culture millénaire[1]. Le courant panturc en Turquie a naturellement saisi l’opportunité de la dislocation de l’URSS pour tenter de se rapprocher des républiques d'Asie centrale dans le but de constituer une communauté turcophone cohérente autour de la Turquie, s’imposant en intermédiaire incontournable entre Europe, Russie, Chine et monde Arabe. Cette initiative a recueilli un écho d’autant plus favorable de la population turque que le projet d’adhésion de la Turquie à la communauté économique européenne porté par les kémalistes a essuyé deux échecs successifs, le premier en 1987 lorsque le parlement européen conditionne l’intégration de la Turquie à la reconnaissance du génocide arménien et le second en 1989 par l’avis négatif provisoire sur l’ouverture des négociations d’adhésion prononcé par la Commission européenne.
Dès lors, l’Etat turc a développé sa politique extérieure sur deux axes parallèles, l’un vers l’Europe et l’autre plus innovant vers l’Asie centrale. La Turquie a été l'un des premiers pays à reconnaître officiellement les indépendances des pays d’Asie centrale et a entrepris de donner corps à son projet de communauté turcophone. Elle a mis au point une diplomatie très audacieuse, d’assistance et d’ouverture économique, de formation des élites, de rapprochement culturel et en particulier linguistique. Ses promesses ont nourri l’espoir des pays centrasiatiques de pouvoir échapper à la confusion dans laquelle ils commençaient à s’enliser. Ils faisaient confiance en la capacité de la Turquie à les aider ainsi qu’à fédérer la région. Ainsi en mars 1992, le président Ouzbek, Islam Karimov, déclarait à son homologue turc «Un jour viendra où nous siègerons dans le même parlement ».
Sur le plan économique, de nombreuses dispositions bilatérales ont été prises afin de faciliter les investissements turcs. Des banques et de nombreuses entreprises se sont créées sous forme de sociétés mixtes. Les investissements directs turcs sont la source de la création de plusieurs dizaines de milliers d'emplois en Asie centrale. Il est incontestable que de part et d’autre de la mer Caspienne, chacune des parties a tiré profit de ces collaborations.
Mais ces succès économiques ne masquent pas le manque de résultats par rapport aux espoirs suscités, en particulier sur le plan de la construction politique de l’espace panturc. Les seules avancées significatives furent réalisées lors des sommets turcophones organisés à partir de 1992 et relèvent des domaines culturel et linguistique. En particulier, les ministres de la Culture et de l’Education des pays turcophones s’accordèrent sur la création d’un alphabet latin de 34 lettres pour la transcription des langues turques. Cette mesure est qualifiée de réussite par les Turcs, puisque l'Azerbaïdjan l’adopta, puis le Turkménistan et l’Ouzbékistan après modifications. Cependant, le choix du Kazakhstan et du Kirghizstan de ne pas latiniser leur écriture dans les faits, constitue un obstacle sérieux à l’émergence d'un espace de communication turcophone homogène que l'élite panturque de Turquie appelle de ses vœux.
Convaincue que la constitution d’un pôle régional turcophone reste encore possible, la Turquie poursuit ses efforts diplomatiques pour diffuser ses normes culturelles. Elle crée des écoles et des lycées en Asie centrale. En 1997, elle ouvre, au Kazakhstan, l’université turco-kazakhe Ahmet Yesevi pouvant accueillir 10.000 étudiants sur 300 ha. Elle détourne le satellite Türksat des populations turques d’Europe occidentale et l’oriente en direction de l’Asie centrale afin de diffuser ses programmes culturels. Plus que la marque d'un attachement particulier pour les peuples d'Asie centrale, la Turquie démontre par ses actions qu'elle considère que son avenir dépend principalement de cette région du globe.
Premiers conflits politiques et commerciaux
Si la Turquie a beaucoup investi en Asie centrale, elle est loin d’avoir comblé les espoirs qu’elle y a fait naître au lendemain des indépendances. Dans ses premières visites officielles en Asie centrale, elle a affirmé ne pas vouloir s’imposer dans cette région afin de ne pas s'attirer les foudres de la Russie mais le président Turgut Özal déclara pourtant que « la Turquie allait faire son entrée dans le XXIème siècle en tant que puissance régionale». Outre la démonstration que l’ambition turque est bien panturque et hégémonique, cette phrase créa un réel malaise en Russie et ne manqua pas d'irriter ses nouveaux partenaires centrasiatiques, soucieux de préserver leur souveraineté fraîchement acquise[2].
Le troisième millénaire a vu naître les premiers conflits politiques et commerciaux qui ont sérieusement mis à l’épreuve la solidarité panturque. Un différend oppose Azéris et Turkmènes sur le partage des richesses de la mer Caspienne. De plus, la Turquie ayant accueilli des opposants au régime ouzbek, elle se voit accusée d’avoir voulu déstabiliser le régime ouzbek entraînant le retour précipité d’étudiants ouzbeks de Turquie. En outre la Turquie a demandé le maintien au sol d’avions de la compagnie Air Astana en Turquie en garantie du paiement d’une dette par le gouvernement kazakhe. En tout état de cause, ces nombreux exemples montrent l'inadéquation du modèle panturc[3] importé de Turquie à la réalité géopolitique régionale.
Astana, nouvelle capitale du monde turc ?Cependant les échanges commerciaux ont continué de progresser. La Turquie est devenue la seule puissance intermédiaire à s’être octroyé une place de choix au milieu des grandes puissances que sont la Russie, l’Europe et la Chine. Elle importe d’Asie centrale des matières premières et leur exporte en retour des produits manufacturés. On notera au passage la signature en 2005 avec le Kazakhstan d’un important contrat de fourniture d’équipements militaire d’un montant de 900 millions de dollars pour lequel certains veulent voir les fruits de la politique panturque.
Le paysage économique de l’Asie centrale se modifie peu à peu avec, en figure de proue, le Kazakhstan qui se distingue particulièrement par son dynamisme. Avec un PIB à parité de pouvoir d’achat qui a atteint 11.000 $/hab. en 2007, il a dépassé celui de la Turquie de 9.000 $/hab. et fait donc glisser le centre d’influence économique du monde turc, d’Ankara vers Astana, ce qui n'est pas sans poser la question du positionnement géopolitique du Kazakhstan, à la croisée des mondes russe, chinois, européens et turc.
En 2007, le Kazakhstan a décidé d’exporter son gaz par la seule voie de la Russie. S'il devait prendre la même décision à propos de l'exportation de son pétrole dont la production devrait augmenter considérablement[4] (ce qui signifierait remettre l’ensemble de sa production énergétique aux mains de la Russie), Astana réduirait à néant tous les espoirs turcs de construction de l’espace panturc. A contrario, s’il devait choisir la voie alternative de la Turquie, en plus d’assurer la diversification de ses débouchés, le Kazakhstan pourrait conserver un rôle prépondérant sur la scène internationale. Dans ce dernier cas, l’opportunité s’offrirait au Kazakhstan de reprendre l’initiative sur le dossier panturc, en proposant un nouveau modèle de relation au sein du monde turc, au coté duquel le rôle de la Russie serait clairement identifié.


[1] Jean Paul Roux – Histoire des Turcs – Fayard 2000
[2] Bayram Balci – Les relations entre la Turquie et l’Asie centrale Turcophone. Cairn 2005
[3] Patrick Karam – Asie Centrale. Le nouveau Grand Jeu – L’Harmattan 2002 – p. 143-152
[4] Philippe Sébille-Lopez – Géopolitiques du pétrole – Armand Colin 2006 – p. 185-237

Par Serge PREVOT